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Les profiteurs

À la veille d’un important débat de société sur les finances publiques voilà que, le hasard faisant bien les choses, La Presse révèle que La fraude à l'aide sociale frôle le milliard. C’est du moins le titre d’un article signé par Denis Lessard dans l’édition du 13 janvier dernier. « Scandaleux » diront les lecteurs qui n’auront lu que la manchette. C’était peut-être là l’effet recherché puisque le propos du texte était nettement moins alarmiste que son titre.

 

En lisant l’article on apprenait en effet que le milliard évoqué dans le titre s’élevait en réalité à 800 millions et que ce même 800 millions constituait le total des fraudes pour une période de dix ans soit une moyenne de 80 millions par année, un chiffre nettement moins accrocheur. Mais le titre sensationnaliste était manifestement conçu pour jeter le discrédit sur les prestataires d’aide sociale et, qui sait, faire oublier ces scandales à répétition qui ont marqué l’actualité au cours de l’automne.

 

Sans excuser ceux et celles qui par divers subterfuges se font verser des sommes auxquelles ils n’ont pas droit, on ne peut que trouver suspect cette propension qu’ont certaines gens à insister sur les «profiteurs» de l’aide sociale comme s’il y avait là un élément crucial pour expliquer les difficultés budgétaires de l’État.

 

80 millions c’est beaucoup mais c’est aussi bien peu par rapport aux pertes subies par le trésor public en raison de la fraude fiscale, 2 milliards à deux milliards et demi par année selon les estimations « conservatrices » du gouvernement du Québec. Et il suffit de consulter les communiqués de Revenu Québec consacrés aux condamnations en matière de fraude fiscale pour constater que ceux qui s’en rendent coupables sont le plus souvent des personnes ou des entreprises qui touchent de confortables revenus et qui cherchent à s’enrichir encore davantage. Mais de cela La Presse ne parle pas. Tellement plus simple et moins « dérangeant » de s’en prendre aux BS. Quelle cible de choix!

 

Ce qu’on ne dit pas c’est que si la fraude fiscale prolifère c’est grâce à la complicité tacite ou active des «honnêtes citoyens». Par exemple, les contrebandiers de tabac et d’alcool ne feraient pas de si bonnes affaires s’ils ne pouvaient compter sur une masse de clients trop heureux de profiter de «belles aubaines». Dans le domaine de la construction, on évalue à 900 millions les pertes fiscales attribuables au travail au noir parce que des «gens ordinaires» préfèrent payer en argent des services esquivant ainsi la TPS et la TVQ. Tout cela, qu’on le veuille ou non, contribue à l’ampleur du phénomène et au manque à gagner du trésor public.

 

Ce réflexe malsain, voire malhonnête, qui consiste à présenter les prestataires de l’aide sociale comme une horde de Bougon vivant aux crochets de la société conforte bien sûr tous ces bien-pensants, qui oublient leurs propres petits écarts et recherchent activement chez les autres des coupables aux maux qui affligent les finances publiques.

 

Jeter le discrédit sur les plus démunis,  « braquer les projecteurs » sur les petites fraudes permet d’éviter de s’interroger sur les profondes iniquités de notre fiscalité et les multiples astuces d’évasion fiscale,  c’est une façon commode d’escamoter des questions « embarrassantes »  sur les causes structurelles de l’état actuel des finances publiques québécoises et  sur les moyens les plus équitables pour les assainir.

 

C’est comme qui dirait « mettre la table » pour un exercice d’examen des finances publiques dont on souhaite sans doute que les conclusions épargneront, comme c’est la tradition, les grosses fortunes du Québec.

 

 

Luc Dufresne et Jean-Claude Landry